Côte d’Ivoire : les « microbes », une mafia en constitution

microbes

« On ne montre pas son village avec la main gauche » dit le proverbe africain. Mais face à certaines situations, en tant que citoyen, on est bien obligé de réagir. On ne peut pas laisser aux seuls hommes de culture le soin de présenter notre pays comme une carte postale… Ainsi, devant la plaie que constituent les « microbes », il ne faut pas rester bouche cousue. Il faut dénoncer et continuellement alerter des probables répercussions sur la Côte d’Ivoire de demain.

Comprendre le phénomène des « microbes »…

Né au lendemain de la crise post-électorale de 2011, le phénomène dit des « microbes » a aujourd’hui pris de l’ampleur en Côte d’Ivoire. Dans le pays, parler des « microbes », c’est faire référence à un certain type d’enfants. Des enfants qui ont adopté la voie du banditisme comme moyen de subsistance et d’affirmation de soi.

Inspirés du film brésilien « la cité de dieu », où le héros est un enfant gangster, ces enfants n’hésitent pas à commettre les infractions les plus graves. « Nous, on est là pour tuer, pour égorger, pour découper seulement […], nous, on ne trie pas ! », voilà ce qu’ils disent à qui veut les entendre.

Aussi, pour justifier leurs actions, ils racontent des histoires diverses et tristes. Certains auraient été des enfants-soldats utilisés pour faire tomber le pouvoir de Laurent Gbagbo. Pour d’autres, c’est l’assassinat sous leurs yeux de leurs géniteurs, la misère, le rejet familial, la déscolarisation, qui les ont conduits au banditisme.

Concernant leur mode opératoire pour voler, ces enfants, dont l’âge moyen est de 14 ans, ont une stratégie de type guérilla. Elle est basée sur la prise d’assaut en grand nombre (une trentaine d’individus), avec la rapidité et la violence. Équipés de toutes sortes d’armes, ils encerclent une zone fréquentée et ratissent en s’emparant, sans sommation, de tout ce qu’ils trouvent. A chacune de leurs macabres opérations, on enregistre plusieurs personnes mutilées et des morts. A ce jour, on dénombre plus d’un millier de victimes.

Les mesures peu efficaces du gouvernement…

Face à la gravité de la situation et l’exaspération des populations, le gouvernement ivoirien a pris des mesures. Leurs efficacités laissent encore à désirer d’autant plus qu’elles ont été prises après de vives protestations. Deux mesures principales sont à retenir.

Tout d’abord, depuis 2014, le ministère chargé de la sécurité intérieure a créé une unité spéciale de police en charge du banditisme juvénile. Aujourd’hui, elle a mué et prend aussi la forme d’opérations de police de grande envergure. L’objectif affiché, dans un premier temps, est de couper tous leurs réseaux d’approvisionnement en stupéfiants et en armes. Dans un second temps, la police procède par des rafles et des interventions rapides, pour capturer ces enfants-délinquants.

La compilation des résultats publiés jusqu’à ce jour concernant ces opérations de police interpelle. Des centaines de couteaux, de machettes, de gourdins, de fusils, de pistolets, de kalachnikovs ont été saisis. Et, plusieurs kilogrammes de cannabis et autres drogues ont également été confisqués. Près d’un millier d’enfants en conflit avec la loi ont été appréhendés.

Ensuite, ces enfants étant mis aux arrêts, le gouvernement a décidé de créer un centre spécialisé pour les accueillir. Ce centre paramilitaire a pour but de les rééduquer et de les préparer à la réinsertion sociale pendant une période de six mois. Mais au terme du processus où ils sont remis en liberté, faute de plan solide de réinsertion, la majorité de ces enfants  reprend les mauvaises habitudes qui étaient les leurs.

Des « microbes »… à la naissance d’une quasi-mafia

Certains enfants « microbes », revenus d’une expérience de prison et/ou d’un séjour en centre paramilitaire, apportent du sang neuf, de nouveaux  groupes d’enfants délinquants se créent, ils s’organisent et se structurent de mieux en mieux. La discipline y est instaurée et des plans d’actions plus sophistiqués sont élaborés.

Désormais, ce ne sont plus les seules communes d’Abobo et de Yopougon qui les accueillent, toutes les communes d’Abidjan craignent dorénavant les « microbes ». Même les villes de l’intérieur du pays ne sont pas en reste. Elles servent de lieu de refuge et de formation pour les nouvelles recrues. Pour instaurer respect et crainte, ils n’hésitent plus à taillader des personnes sans raison apparente. Et leurs chefs coopèrent avec certains syndicats de transporteurs ou de commerçants pour ne pas troubler leurs activités. Dans les hautes sphères de l’administration, le gang des « microbes » bénéficie de soutiens importants, dit-on.

Petit à petit, ce qui était au départ appelé « gbonhi », s’est fait surnommer « von-von » puis aujourd’hui « microbes ». De toute évidence, depuis 2011, la bête a grossi. Et les enfants qui la composent ont également grandi en âge et en expérience criminelle. Leur mode opératoire d’hier a énormément évolué. Il ressemble de plus en plus à celui des grands barons de la mafia.

Reste à espérer que jamais ils ne vont regarder le film sur Al Capone ou le documentaire sur la vie de Pablo Escobar. Mais, avec les surnoms de mafieux que portent certains membres du gang, il y a fort à parier que c’est chose faite.

Alerter encore et encore…

Ainsi, le droit à la sécurité des populations ivoiriennes étant gravement menacé, il y a encore lieu de tirer la sonnette d’alarme. Car, on le sait tous, la violation du droit à la sécurité est une porte ouverte à la violation de nombreux autres droits humains.

C’est pourquoi, nous préconisons au gouvernement ivoirien des mesures complémentaires à celles déjà prises. Il s’agit de mettre en place des programmes d’écoute et d’assistance psychologique aux enfants, de faciliter la réinsertion effective des enfants dit « microbes », d’accentuer la sensibilisation à la non-violence, de faciliter l’accès à l’éducation de base, de développer et mettre en place des centres de loisirs pour occuper sainement la jeunesse.

Le rôle des parents et de toute la communauté n’est pas non plus à négliger. De ce fait, nous appelons à plus de responsabilité des uns et des autres dans l’éducation de nos petits anges. Aussi, les médias ont un rôle important à jouer. Dans nos divers médias, il faut refuser la rhétorique guerrière et les images de violence. Les petites bulles sur écran (-10 ans ; -16 ans ; -18 ans) devraient faire leur apparition à la télévision ivoirienne.

Car, s’il est vrai que la jeunesse est l’avenir, une jeunesse mal éduquée, traumatisée et abonnée à la facilité fera la plaie puante de demain. C’est pourquoi, il nous faut absolument surmonter ce problème et faire face à ce challenge. C’est une condition essentielle pour avancer vers le développement social, économique et politique de la Côte d’Ivoire.


Voici un excellent documentaire réalisé par le Professeur en sociologie Francis AKINDES

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