« La peine de mort, ce n’est pas de la justice. C’est de la vengeance ! »

La chaise de la mort

Avec le soutien de nombreuses organisations nationales et internationales, s’est tenu les 9 et 10 avril 2018, à Abidjan le Congrès régional africain contre la peine de mort. C’était une occasion de plus pour l’association Ensemble contre la peine de mort (ECPM) d’inviter les 55 Etats restant à poser des actions concrètes pour une abolition totale de la condamnation à mort dans le monde.

À cet événement, j’avoue que j’y participais sans trouver un réel intérêt pour mon pays la Côte d’Ivoire. En effet, depuis son accession à l’indépendance en 1960, aucune condamnation à la peine capitale n’a été prononcée. Et mieux, ses deux dernières Constitutions ont sorti de l’ordonnancement juridique le recours à la peine de mort.

Mais au fur et à mesure du déroulé de l’activité, mon point de vue a évolué. Les divers récits d’ex-condamnés à mort et les arguments contre la peine capitale m’ont aidé à saisir tout l’enjeu.

‘’Peine de mort, pleine de tort‘’ : récits…

  • Dans les années 1980, une Chinoise a été cruellement assassinée. Son corps démembré sera retrouvé dans une rivière. Selon des enquêteurs, il s’agirait de Shi Xiaorong déclarée disparue à la même époque. Pour la police, le meurtre est l’œuvre d’un professionnel de la découpe. Teng Xingshan, boucher de profession est alors arrêté et présenté comme l’assassin. Il aurait « confessé son crime de sa propre initiative et ses aveux étaient conformes à l’enquête scientifique et à l’identification ». En 1989, Teng est exécuté d’une balle dans la tête. En 2005, Shi Xiaorong, donnée pour morte, réapparaît vivante dans une autre région de la Chine. La justice chinoise est alors contrainte de disculper à titre posthume Teng. ( Lire The Telegraph )

  • Suzan Kigula, à 20 ans, était une jeune mariée et mère d’un enfant. À sa fille, comme tout parent, elle rêvait offrir tout le lait et le miel du monde. Mais une nuit qu’on dirait ordinaire, sa vie prit une tournure pathétique. Son domicile conjugal fut cambriolé. Elle fut violentée et son époux égorgé vif. Malgré les blessures qu’elle affichait sur le corps, personne ne voulut croire son témoignage. On lui attribua la responsabilité du crime. Suzan fut livrée à l’enfer par beaucoup. Et la justice de son pays la condamna à mort. (Lire l’entretien de Suzan)

La peine de mort, une bêtise humaine…

La question suscite beaucoup d’intérêt, et malheureusement, il existe encore des gouvernants et des individus pour défendre son application. En fait, les arguments avancés par ces derniers sont simplistes, comme le rapporte revoltes.org.

On montre la peine de mort comme le moyen le plus efficace pour « rendre justice ». Il est présenté comme l’expression de la réprobation des populations pour des faits tels que les crimes de sang, le terrorisme, la pédophilie, le viol, l’homosexualité, l’incitation à la guerre, les coups d’Etat, le trafic de drogue, le piratage, l’avortement, l’adultère, le blasphème, l’apostasie, etc. On y voit de la dissuasion à la commission de crimes graves et la prévention au retour des dangereux criminels dans la société. Pour ceux-ci donc, les personnes qui commettent ces crimes qualifiés de graves ne méritent pas de vivre.

Mais à l’opposé de ces sombres arguments, il y a d’innombrables raisons d’abolir la peine de mort. D’emblée, il faut relever que la peine de mort viole le droit à la vie. Ce droit est fondamental, sacré et inviolable selon l’article 3 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. La peine de mort est cruelle, inhumaine et dégradante autant pour le condamné que pour ses proches.

De plus, la peine de mort tue des innocents. L’exemple prouvé de Teng et de plusieurs autres suffit à justifier cet argument. Et il ne faut pas se le cacher, sous couvert de vindicte populaire, la peine de mort sert souvent à éliminer des adversaires politiques. Ou à servir de pression politique contre un autre Etat.

Clairement, la peine de mort n’est pas dissuasive et ne rend pas la société plus sûre. Bien au contraire, elle duplique la violence qu’on prétend combattre. Dans l’Etat américain du Texas, le taux de criminalité a augmenté de 400 % depuis la réinstallation de la peine de mort en 1976, selon l’association ECPM.

Aussi, la commission d’une infraction grave n’empêche en rien la réussite de la réinsertion sociale. C’est pourquoi, il faut s’engager contre la peine de mort sous toutes ces formes.

Les exécutions sommaires, une forme d’application de la peine de mort ?

Durant le déroulé de l’activité, je ne m’arrêtais plus de penser aux faits banals de l’actualité ivoirienne. Un certain Zama, chef supposé d’un groupe de microbes, exécuté sous les jets de pierres de badauds. Un gendarme malencontreusement lynché par une population en colère. Un jeune homme à terre désarmé et abattu à bout portant par un policier. On pourrait à juste titre y voir de l’incivisme des populations ou des bavures policières. Mais, la récurrence et la banalité des faits m’imposent à y voir de fait une application de la peine de mort.

Et des questions me restent. A-t-on tous conscience qu’une vie humaine est sacrée ? Si la peine de mort est détestable, cela ne l’est-il pas en raison du fait qu’elle ôte la vie humaine ? Pour ma part, je suis contre la peine de mort. Je suis contre le fait d’arracher une vie humaine quelles qu’en soient les raisons. Car comme le dit si bien Paul Angaman, président de la FIACAT, « La peine de mort, ce n’est pas de la justice. C’est plutôt de la vengeance. ».

En réfléchissant à ma journée, j’ai finalement compris que le terrible acte d’ôter la vie doit nous obliger à regarder au-delà de notre seul nombril. Car la peine de mort ne fait pas que du tort au condamné et ses proches. Elle fait du tort à toute l’humanité en ce qu’elle promeut l’inhumanité.

Concernant la Côte d’Ivoire, d’autres efforts sont à faire. Elle doit notamment tout mettre en oeuvre pour la ratification du Deuxième protocole facultatif se rapportant au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, visant à abolir la peine de mort.

Pour la petite histoire, l’Ougandaise Susan Kigula, après plus de 15 ans passés à attendre une exécution, a bénéficié d’un réexamen de peine. Elle est aujourd’hui libre. Pendant sa détention, elle a décroché son diplôme de droit par correspondance et est à présent avocate au barreau de son pays. Elle partage aussi son expérience en slam aux jeunes filles détenues.

Voir pour comprendre #1 : La peine de mort, une production de Amnesty France.

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