DJ Arafat, victime des réseaux sociaux?

Article : DJ Arafat, victime des réseaux sociaux?
5 novembre 2019

DJ Arafat, victime des réseaux sociaux?

Le 12 août 2019, la Côte d’Ivoire apprenait incrédule la mort de sa star du coupé-décalé. Ange Didier Houon, dit « DJ Arafat », tirait sa révérence à la suite d’un tragique accident de moto. Dans la foulée d’un hommage national, des actes de vandalisme et de profanation de la tombe de l’artiste seront commis.

Nous proposons une analyse basée sur le rôle qu’auraient pu jouer les réseaux sociaux dans de tels actes d’incivisme.

Reportage de France 24 sur la profanation de la tombe de DJ Arafat.

DJ Arafat, idole d’une jeunesse ouest-africaine connectée

DJ Arafat était sans contestation un influenceur. En effet, le surnommé Beerus Sama (dieu de la destruction) comptait plusieurs millions d’abonnés sur ses différents comptes sur les réseaux sociaux. Outre une influence musicale, son influence de caractère sur sa communauté de fans en ligne est encore aujourd’hui éloquente. Depuis l’avènement du coupé-décalé en 2003 jusqu’à ce jour, DJ Arafat était l’artiste ivoirien qui avait sans doute le mieux saisit l’importance, la puissance et les mécanismes de fonctionnement des réseaux sociaux, pour en tirer profit.

Comme Donald Trump, il savait que la stratégie du buzz pouvait l’aider à asseoir sa carrière. Et ainsi, à coups de déclarations outrancières, de polémiques et de diverses frasques, savamment mises en scène, sa cote de popularité s’étendait davantage. Par cette manière de faire, DJ Arafat avait réussi un exploit jamais réalisé : celui d’imposer son style musical et sa manière d’être hors des frontières ivoiriennes.

Même censuré par certaines chaînes de télé, DJ Arafat pouvait dignement organiser sa résistance en ligne. Car sa communauté de fans lui apportait tout le soutien nécessaire. En retour, dans ses chansons ou vidéos publiées sur les réseaux sociaux, il s’imposait en éducateur de cette jeunesse. Une jeunesse confrontée aux défis de l’emploi et décidée à s’en sortir par tous les moyens. Il les désignait d’ailleurs comme étant « les grouilleurs », « les guerriers », « les bramôgôs », « les gens du ghetto », « les nouchis », « les gens de la rue », etc.

Ses fans, ses fidèles constituaient « son armée« . Une armée de « chinois », référence faite à leur grand nombre. A eux, en tant que « Zeus » ou « Sao Tao le dictateur« , DJ Arafat donnait ses ordres de mobilisation, en faveur d’un spectacle ou non.

La « chine » de DJ Arafat et/ou « l’armée de fanatiques »

DJ Arafat était, il faut le reconnaître, un génie de la communication digitale. Il savait capter l’attention des internautes et établir une relation presque fusionnelle avec ses fans. Cependant, a pu lui échapper l’impact psychologique de ses activités de buzz sur ceux-ci. Ses admirateurs les moins éduqués ont donc pu mal comprendre et prendre au premier degré ses agissements en ligne. La théâtralisation d’un personnage désinvolte et presqu’au-dessus des lois est apparue comme une philosophie de vie.

Ainsi, on se souvient des menaces de certains de ses fans de commettre des actes de vandalisme à l’encontre d’une chaîne musicale de télévision. Raison évoquée? L’interdiction  de passage des clips de leur idole à la suite de propos discourtois tenus. L’intervention en direct de DJ Arafat, avait ramené les choses dans l’ordre en calmant les ardeurs. Plusieurs autres artistes, et même des anonymes, avaient de la même manière subi courroux, injures et menaces de ses fans. Ces fanatiques incontrôlés n’hésitaient plus à montrer les muscles pour défendre leur idole.

Du décès de l’artiste à son inhumation, tous redoutaient en fait ces gens, à l’amour débordant pour l’artiste. Ainsi, le schéma mental de violence ou de plan commun de destruction semblait programmé et quasi inévitable. Des établissements bancaires et plusieurs autres institutions prenaient des dispositions sécuritaires, allant jusqu’à une fermeture temporaire.

Malgré un dispositif sécuritaire impressionnant de plus de 6 500 policiers et des messages de sensibilisation, le pire est arrivé. Émeute de la colère, vols, pillage et même profanation de la tombe de leur « Zeus »…

En condamnation à de telles agissements, plusieurs des amis et fans de l’artiste décédé sont monté aussi au créneau. Ils ont distingué en fait les vrais « chinois » des « fanatiques ». Ces derniers étant présentés comme des délinquants.

La gouvernance des réseaux sociaux, un enjeu de stabilité sociale

Le comportement incivique et immoral de ces jeunes fanatisés en ligne est à condamner, mais il est aussi révélateur d’une insuffisance d’action concernant la gouvernance des réseaux sociaux, en Côte d’Ivoire en particulier.

Il est vrai qu’existe une loi qui réprime les infractions commises en ligne. Et que des séances d’information et de formation avec les acteurs influents du web ont été organisées avec le procureur de la République. Cependant, force est de reconnaître que la majeure partie des actes de répressions en ligne avaient un intérêt fortement politique et quelque fois économique. Faisant ainsi fi des autres domaines sociaux concourant à la stabilité et à la bonne santé mentale des populations.

Communiqué du Procureur suite à la profanation de la tombe de DJ Arafat.

Tous les faits comportant des risques de manipulation et d’adoption de postures amorales, extrémistes et violentes contraires aux lois de la République devraient appeler l’attention des organes spécialisés de l’Etat. Cela afin de prévenir tous risques de trouble à l’ordre public.

Bien sûr, le contrôle de l’État ne doit pas être mené de manière arbitraire au détriment des libertés fondamentales des citoyens. Il doit plutôt respecter la liberté d’expression, de religion, d’information et plus encore des citoyens. Son action devrait surtout s’inscrire dans un cadre dénué de tout esprit de favoritisme, de clan politique et d’affinités personnelles. Que l’on soit politicien, artiste ou simple citoyen, la loi devrait s’appliquer en ligne comme de manière physique à tous et de la même manière dans l’intérêt du corps social.

L’Etat doit aussi éduquer à la bonne utilisation des réseaux sociaux

Aujourd’hui, les réseaux sociaux tout comme la télévision, la radio ou la presse écrite participent à l’éducation des masses. Il est donc normal que l’État y ait un droit de regard afin de garantir le bien-être de ses administrés.

Mais l’Etat ne doit pas qu’agir seulement en tant que censeur. Il doit aussi, à l’instar des acteurs de la société civile ivoirienne, créer les conditions préalables à l’éducation de sa population. C’est pourquoi, en Côte d’Ivoire notamment, nous recommandons l’insertion dans nos programmes scolaires d’un module spécialement dédié à l’éducation aux médias et à l’information (EMI).

Cette proposition s’appuie notamment sur l’intérêt marquée par l’UNESCO ou la Deutsche Welle Akademie pour cette thématique. Car depuis 2012, une semaine mondiale de l’éducation aux médias et à l’information est organisée. Un projet MIL CLICKS a même été développé pour sensibiliser à une meilleure utilisation quotidienne d’Internet et des médias sociaux.

Que le cas DJ Arafat serve donc de base pour régler les insuffisances constatées dans la gouvernance de l’Internet en Côte d’Ivoire. Cela pourrait être un bien meilleur hommage rendu à la mémoire de DJ Arafat !

A lire aussi Médias sociaux, bons ou mauvais pour la démocratie?

Partagez

Commentaires

Anderson Karamoko
Répondre

Bien dit...

Ehouman
Répondre

Une pure réflexion d’un auteur averti. Je psalmodie des écrits réalistes, clairs et précis qui incitent à une conscience de masse. À l’ère de la digitalisation, il est clair que les canaux des médias sociaux ont besoins d’être mieux expliqués aux plus jeunes dans l'intérêt de l’ordre social à venir. Merci le Petit Kettinois, j’ose espérer que ta voix résonnera plus que le grincement d’un lion dominant.