Réseaux sociaux en période électorale : les bloquer est une bêtise

Article : Réseaux sociaux en période électorale : les bloquer est une bêtise
25 janvier 2020

Réseaux sociaux en période électorale : les bloquer est une bêtise

Depuis une décennie maintenant, on connaît bien le disque des démocratures africaines pour couper internet ou les réseaux sociaux. Morceau choisi, lutter contre les infox en période électorale et préserver l’ordre public. Mais ce que l’on connaît moins, c’est que des acteurs sociaux importants paraissent légitimer de telles pratiques. Décryptons !

Ces dernières années, l’Afrique est également passée championne de la coupure d’internet ou des réseaux sociaux. Des dizaines de millions de citoyens ont ainsi été privés de communication virtuelle pendant plusieurs heures ou jours. Officiellement, les objectifs sont presque toujours les mêmes. Stopper la diffusion virale de propos haineux et appelants à des violences en période électorale.

Assalé Tiémoko : et si on coupait les réseaux sociaux…

Cet argumentaire sus évoqué, dont l’efficacité reste encore à prouver, semble de même séduire certaines personnalités. Assalé Tiémoko, journaliste d’investigation et maire, patron du satirique journal l’Éléphant déchaîné, semble aussi partager un tel raisonnement.

Choqué par la résurgence et la dangerosité des infox en ce début d’année électorale ivoirienne, Assalé écrira sur Facebook :

« Je me demande si du 30 octobre au 03 novembre [2020, période encadrant l’élection présidentielle ivoirienne], il ne faudra pas couper les réseaux sociaux pour que les informations conscieusement fabriquées ne provoquent pas l’embrasement général du pays. ».

Sa page Facebook, janvier 2020

Cet extrait de sa publication sur Facebook suscitera de nombreuses réactions.

Le perspicace journaliste confessera plus tard qu’il entendait surtout ajouter au débat électoral ivoirien la gouvernance des réseaux sociaux. Car bon nombre de concitoyens africains, à l’approche d’échéances électorales, n’ont pas suspecté un blocage des réseaux sociaux.

Le blocage des réseaux sociaux, une arme de censure

Concernant la Côte d’Ivoire donc, il y a quelques années, Bruno Koné, porte-parole du gouvernement, avait une déclaration ambivalente :

« Nous avons les moyens de bloquer l’accès à Facebook, mais nous ne le ferons pas. […] Nous allons sensibiliser les utilisateurs et si ça ne marche pas, nous allons prendre dans l’avenir des restrictions sur l’accès à certains sites comme le font d’autres pays ».

Déclarations à la sortie de conseil de ministres, janvier 2017

Les exemples de blocage des réseaux sociaux sont, en effet, faciles à trouver à partir de Google. La Gambie, le Gabon, le Tchad, la République du Congo, l’Ouganda ou même le Bénin ont eu recours à une coupure d’internet ou des réseaux sociaux à la veille d’élections. L’histoire écrite, par la suite, dans tous ces cas, nous en dit long sur les véritables intentions d’une telle pratique.

Aujourd’hui, les techniques et les capacités de blocage ne manquent pas. Les régimes africains ont ainsi acquis une certaine expertise. Le tout internet n’est pas forcément coupé. Car il faut permettre aux réseaux bancaires, aux entreprises et autres administrations de fonctionner normalement.

Un blocage ciblé est souvent préférée. Avec la coopération des agences de télécommunications et de fourniture d’internet, des services spécifiques peuvent être bloqués. Whatsapp, Twitter, Facebook, Messenger, Instagram, Snaptchat, Linkedin, Youtube et même les SMS peuvent être uniquement bloqués.

Selon l’avis de spécialistes, il semblerait que certains pays africains aient également recours à des outils de surveillance et d’espionnage. Notamment, à des appareils d’interception et de géolocalisation des télécommunications comme l’« IMSI Catcher ».

La note salée des blocages d’internet ou des réseaux sociaux

Le débat de la censure des réseaux sociaux mis sur la table, le plus important à présent est de s’organiser. Cela, pour éviter que cette pratique, qui gagne du terrain, ne se réalise en Côte d’Ivoire tout particulièrement. Car, d’une part, cette pratique porte atteinte aux droits et aux libertés numériques des citoyens. Et d’autre part, elle a également une incidence sur l’activité l’économique du pays.

Concernant les droits et libertés numériques dans un contexte électoral, Cheikh Fall, président de Africtivistes, déclare ainsi que :

« La suspension d’Internet empêche les citoyens de prendre la parole, de s’exprimer librement, de faire le travail de veille et de monitoring dans le scrutin présidentiel et de se positionner comme des observateurs indépendants, capables de produire du contenu. […] Couper Internet favorise la magouille et permet à ceux qui organisent les élections de faire valider des chiffres par les instances décisionnelles. C’est une sorte de production de contenu à sens unique. Les observateurs indépendants n’ont ainsi pas les moyens de contester ni fact-checker ni de corriger ni de commenter les résultats qui sont envoyés et produits. »

Déclarations faites à Suptnik

Julie Owono, directrice exécutive d’Internet sans Frontières, insiste également sur les pertes économiques et les suspicions créées.

Selon une étude menée par Top10VPN.com, le blocage d’Internet ou des réseaux sociaux coûte très cher. En Afrique subsaharienne, la perte financière est estimée à 2, 16 milliards de dollars pour 7 800 heures de blocage. L’Agence Ecofin en a fait aussi une très belle infographie que voici :

Agir contre un blocage d’internet ou des réseaux sociaux

Au regard du développement fait, agir pour prévenir une coupure d’internet ou des réseaux sociaux s’impose.

Concernant la Côte d’Ivoire, je reste convaincu qu’elle refusera d’emprunter la voie autoritaire du blocage d’internet ou des réseaux sociaux. À tout le moins, elle mettra sur pied une unité spéciale de surveillance des réseaux sociaux en période électorale. Le but étant, non pas de censurer les opinions, mais uniquement de traquer les auteurs d’infox violant la loi.

Cependant, objectivement, pour parer à toutes éventualités, la société civile et les organes de presse pourraient coaliser leurs forces. Par exemple, dans un projet commun, une collaboration entre les journalistes de divers médias ivoiriens pourrait être mise en place. Objectif, fact-checker des propos et publications tendancieuses susceptibles de mettre en mal la paix sociale durant la période électorale. À cela, bien d’autres projets ou initiatives de contournement peuvent être pensés.

Les cyber-citoyens, quant à eux, devraient vérifier les informations reçues avant de les partager et se conformer à la loi.

In fine, notons qu’Internet et les réseaux sociaux sont aujourd’hui intimement liés aux processus électoraux. Il faut qu’ils soient ouverts, libres et sécurisés pour tous afin de participer à des élections transparentes et apaisées.

Lire aussi : Médias sociaux, bons ou mauvais pour la démocratie ?

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